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Mario Van Peebles, le plus beau des insoumis

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Il a le sourire en velours et le caractère en silex. À 69 ans, l’acteur, réalisateur et producteur américain débarque à Paris pour recevoir l’Ubuntu d’Honneur du festival L’Afrique Fait Son Cinéma et donner une masterclass très attendue. Derrière l’allure : une dynastie de cinéma, un père mythique, un nom à porter comme une armure — et cinquante ans passés à refuser tous les rôles qu’on voulait lui donner.


Le nom

Certains héritent d’une villa. Lui a hérité d’une révolution.

Son père s’appelait Melvin Van Peebles. En 1971, éconduit par tous les studios, il tourne Sweet Sweetback’s Baadasssss Song avec ses propres économies et un prêt de 50 000 dollars consenti par Bill Cosby. Dix-neuf jours de tournage. Une équipe majoritairement noire, embauchée en faisant croire qu’on tournait un film pornographique. Aucun budget publicitaire — alors Melvin sort la bande originale avant le film et confie la musique à un groupe que personne ne connaît encore : Earth, Wind & Fire.

Le film démarre dans deux salles. Il rapportera plus de quinze millions de dollars.

Hollywood, humilié, copiera la formule sans jamais rappeler l’inventeur. Melvin ira faire du théâtre à Broadway, écrire des romans, et — détail délicieux — devenir trader à Wall Street. Quand il s’éteint en septembre 2021, à 89 ans, Spike Lee ne trouve qu’une phrase : « Nous avons perdu un autre géant. »

Mario, lui, résume son père d’une formule qui tient du manifeste : « Papa savait que les images noires comptent. »

FILE – Mario Van Peebles, left, and his father, Melvin, arrive at their « Baadasssss! » premiere Tuesday, Jan. 20, 2004, during the Sundance Film Festival in Park City, Utah. Mario wrote and directed the movie that features his dad. Melvin Van Peebles, a Broadway playwright, musician and movie director whose work ushered in the “blaxploitation” films of the 1970s, has died at age 89. His family said in a statement that Van Peebles died Tuesday night, Sept. 21, 2021, at his home. (AP Photo/Douglas C. Pizac, File)

L’enfant qui parlait quatre langues

Naître à Mexico en 1957. Grandir entre Paris, Copenhague, le Maroc et San Francisco. Apprendre le français, l’espagnol, l’art de se faire des amis dans une cour de récréation dont on ne comprend pas la langue.

Mario Van Peebles a été élevé comme on élève un enfant de la balle — sauf que la balle, ici, c’était une caméra. Là où d’autres apprennent à monter à cheval, il apprend à monter un film. À treize ans, il est assistant de production sur le plateau de Sweetback, où son père lui fait aussi jouer son propre personnage enfant, dans des conditions que l’adulte jugera plus tard sévèrement — et qu’il aura le cran de raconter à l’écran, trente ans après, sans arranger la vérité.

De cette enfance nomade, il gardera une chose que les caméras adorent : une aisance absolue partout, avec tout le monde.

Le mannequin de Wall Street

Voici le chapitre que personne n’attend.

Mario Van Peebles ne se jette pas dans le cinéma. Il commence par le contourner. Diplômé d’économie de l’université Columbia, il devient analyste au bureau du budget du maire de New York, Edward Koch, en pleine crise financière. Il travaille ensuite sur les marchés de matières premières.

Puis il pose. Beau garçon impossible à ignorer, il signe chez Ford Models pour payer ses cours de théâtre chez la légendaire Stella Adler. Le jour, les chiffres. Le soir, les planches.

Il n’a jamais renié cette double vie. « Mon père me répétait que le show business, c’est bien plus le business que le show », aime-t-il rappeler. Traduction : le charme ouvre les portes, mais c’est le budget qui décide qui reste dans la pièce.


1991 : l’année où tout bascule

Clint Eastwood l’a repéré dans Heartbreak Ridge en 1986 — un rôle qui lui vaut un NAACP Image Award. C’est Eastwood, encore, qui le présente à la direction de Warner Bros. avec une phrase d’introduction imparable : ce garçon sait jouer et réaliser.

Résultat : New Jack City, mars 1991.

Le film est une bombe. Huit millions de dollars de budget, 47,6 millions de recettes en Amérique du Nord. Et surtout, un coup de génie de casting dont on parle encore. Ice-T voulait jouer le gangster ; Wesley Snipes voulait jouer le flic. Van Peebles les intervertit. Il fait de Snipes le somptueux et glaçant Nino Brown — notre Pacino, lui dit-il — et confie à Chris Rock, comique, un rôle déchirant de toxicomane.

Ice-T, recruté un soir dans un club new-yorkais, n’y a d’abord pas cru une seconde : « Je pensais qu’il faisait juste la conversation hollywoodienne. »

Le film sort quatre jours après la diffusion des images du passage à tabac de Rodney King. Il devient instantanément un phénomène de société, un phénomène de mode — les silhouettes, les manteaux, les lunettes de Nino Brown ont marqué une décennie entière de style — et un phénomène économique.

La même année, le magazine People le classe parmi les cinquante plus belles personnes du monde. Réalisateur du film le plus rentable de l’année et icône beauté : peu d’hommes ont réussi ce doublé.


Le western, la panthère et le prix de la fidélité

Un autre aurait exploité le filon. Lui attaque le western — le genre le plus blanc du répertoire américain — avec Posse en 1993 : 3,5 millions de budget, une vingtaine de millions de recettes, et une deuxième démonstration.

Puis vient Panther (1995), adapté du roman de son père et produit avec lui, sur la naissance du Black Panther Party. Les studios exigent l’ajout d’un héros blanc pour « rassurer » le public. Père et fils refusent net.

Le film décrochera le Léopard d’argent à Locarno. Il restera aussi le plus difficile à trouver de toute la filmographie familiale. Van Peebles ne s’en cache pas : la fidélité à soi-même a un tarif, et il l’a payé. Sa formule sur la longue traversée du désert qui a suivi est devenue célèbre dans la profession : « Ils ont fermé le robinet financier du cinéma noir pendant près de vingt ans. »


Jouer son propre père

En 2003, il tente le geste le plus vertigineux de sa carrière : écrire, produire, réaliser Baadasssss! — et y incarner Melvin, son père, pendant le tournage de Sweetback.

Il ne ment sur rien. Ni sur le génie, ni sur l’égoïsme, ni sur ce que l’aventure a coûté à l’entourage. C’est un hommage sans absolution, et c’est ce qui le rend bouleversant.

Roger Ebert lui donne quatre étoiles et le décrit comme « l’un des meilleurs films » qu’il ait vus « sur la fabrication d’un film ». Leonard Maltin y voit l’œuvre la plus personnelle et, selon lui, la plus réussie de Mario Van Peebles.

Le film ne fait presque rien en salles. Il finira, en 2021, dans un coffret prestige de la Criterion Collection, restauré en 4K, avec un commentaire audio enregistré par le père et le fils.

Certaines œuvres ne rencontrent pas leur public. Elles l’attendent.


Une dynastie

Il y a une chose que Mario Van Peebles n’a jamais séparée : le métier et la famille.

Père de cinq enfants — dont Maya, Marley et Mandela, prénommé en hommage à Nelson Mandela — il a fait du plateau un lieu de transmission plutôt qu’un sanctuaire. Mandela est passé devant sa caméra depuis l’enfance, et l’accompagne aujourd’hui comme partenaire de jeu.

En 2024, ils tournent ensemble Outlaw Posse, western choral avec Whoopi Goldberg, Edward James Olmos et Cedric the Entertainer — trente ans après que Mario avait tourné Posse avec Melvin. Le mot d’ordre du film ressemble à une devise de famille : « quand les lois sont injustes, les justes deviennent hors-la-loi. »

La même année, il monte sur la scène du Lincoln Center dans MVP, une pièce où il incarne à nouveau son père. Il y fait dire à Melvin la réplique qui referme le cercle : le père a fait entrer le fils dans le jeu ; quand le métier a oublié le père, c’est le fils qui l’y a ramené.

Melvin avait offert à Mario ses premières répliques au cinéma. Mario a offert à Melvin ses dernières.

Paris, l’Ubuntu d’Honneur et la masterclass

C’est donc à Paris que la boucle se poursuit.

Fondé en 2019 par le producteur d’origine camerounaise Blaise Pascal Tanguy, L’Afrique Fait Son Cinéma s’est imposé en quelques éditions comme le rendez-vous parisien du cinéma africain, caribéen et des diasporas : projections, tapis rouge, marché professionnel, tables rondes sur le financement et l’innovation, et les fameux Ubuntu Awards, dont l’esthétique de cérémonie n’a rien à envier aux grands galas.

En faisant de Mario Van Peebles son invité d’honneur et en lui remettant l’Ubuntu d’Honneur, le festival ne rend pas seulement hommage à une filmographie. Il salue une lignée : celle d’une famille qui a prouvé, deux générations de suite, qu’on pouvait raconter les siens sans demander la permission.

Sa masterclass est déjà l’un des moments les plus attendus de l’édition. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre ailleurs — Locarno, Toronto, le TCM Classic Film Festival — savent à quoi s’attendre : ni leçon magistrale, ni nostalgie. Van Peebles parle métier. Comment trouver l’argent. Comment garder ses droits. Comment refuser une mauvaise note sans ruiner sa carrière. Comment durer assez longtemps pour que dire non devienne un luxe abordable.

Et derrière tout cela, une conviction qu’il porte depuis trente ans, avec une élégance qui n’exclut jamais la fermeté : « la culture peut être une force de guérison. »

(Note à la rédaction : confirmer auprès du festival le numéro d’édition, les dates exactes et le lieu de la cérémonie et de la masterclass avant publication — ces informations n’étaient pas encore publiques à l’heure où nous écrivons.)


L’homme du moment

On l’a vu en Malcolm X face à Will Smith dans Ali. On l’a vu diriger Empire, Lost, Sons of Anarchy, Damages, Wu-Tang: An American Saga. On l’a vu en cow-boy, en flic, en père, en fils.

Ce qui frappe, à 69 ans, c’est qu’il n’a jamais eu l’air d’un homme qui pose pour la postérité. Il travaille. Il prépare un film sur la naissance du rock ‘n’ roll. Il monte sur scène. Il tourne avec son fils.

Il a hérité du plus beau et du plus lourd des noms du cinéma noir américain. Il ne s’y est jamais caché, et il ne l’a jamais monnayé.

Il l’a simplement porté — avec une allure que personne, en cinquante ans, n’a réussi à lui reprendre.

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