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Gaëlle Voukissa, l’endurance comme méthode

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Portrait d’une comédienne de troupe qui a mis vingt ans à devenir un nom — et qui n’a toujours pas eu son premier rôle.


Le contre-exemple parfait

Il existe une manière française de faire carrière au théâtre : la Classe Libre du Cours Florent, un metteur en scène qui vous repère, un premier rôle, une nomination, un agent qui décroche le cinéma. Gaëlle Voukissa a fait la première étape — Cours Florent en 2006, Classe Libre en 2009, sous la direction de Jean-Pierre Garnier — et a ensuite pris systématiquement l’autre chemin.

Depuis dix-sept ans, elle joue Panope plutôt que Phèdre, la duègne plutôt que Roxane, la supérieure hiérarchique plutôt que le héros. Elle a partagé le plateau avec Anne Suarez, Richard Anconina, Eddie Chignara. Elle a été dirigée par Jean-Louis Martinelli, Isabelle Nanty, Igor Mendjisky, Lazare Herson-Macarel, Jérémie Lippmann. Elle a tourné pour Cédric Jimenez sur le plus gros budget du cinéma français de 2025.

Et si vous cherchez son nom dans la presse, vous trouverez un portrait. Un seul, en 2021.

C’est précisément ce qui rend son parcours intéressant. Il ne raconte pas une révélation. Il raconte ce que coûte, et ce que vaut, une carrière construite dans les seconds rôles — c’est-à-dire la carrière réelle de la grande majorité des comédiens français.


2009-2013 : l’apprentissage par les auteurs difficiles

Ses premières années de plateau ne ressemblent à rien d’opportuniste. Musset deux fois avec Jean-Pierre Garnier — La Coupe et les Lèvres au 104 en 2009, Lorenzaccio en 2010 —, puis Falk Richter (Trust, mise en scène de Julie Louart, Théâtre de Ménilmontant, 2012), un collectif d’auteurs moldaves avec 7ème Kafana, Prévert et Desnos dans Le Cabaret surréaliste d’Alain de Bock.

Ce sont des salles de cent places, des textes exigeants, des productions sans argent. C’est aussi, sans exception, du répertoire qui demande de porter une langue — le vers de Musset, la prose éclatée de Richter. Personne ne fait ce trajet-là par calcul de carrière.

En 2013, deux portes s’ouvrent la même année.

Isabelle Nanty la dirige dans Mango d’Eve Ensler au Théâtre des Mathurins, dans le cadre du festival Le Pari des Femmes. Et Jean-Louis Martinelli — alors directeur de Nanterre-Amandiers, qui achève son mandat — la distribue dans Panope, la suivante de Phèdre, aux côtés d’Anne Suarez.

Panope, c’est une trentaine de vers. C’est aussi Racine, c’est Nanterre, et c’est le dernier spectacle d’un directeur de CDN. La critique a été sévère avec ce Phèdre — WebThéâtre l’a explicitement rangé hors des meilleures mises en scène de Martinelli, jugeant le rythme excessivement ralenti. Voukissa n’y est pas citée, ni en bien ni en mal. C’est le sort ordinaire des rôles de suite.

Ce qu’il faut retenir de 2013 n’est pas la visibilité. C’est le carnet d’adresses : Nanty et Martinelli, deux régimes de jeu opposés, la même année.


2015-2019 : la troupe

Puis vient la séquence qui la définit vraiment.

Le P’tit Monde de Renaud d’abord — Avignon, l’Alhambra, le Café de la Danse, puis le Théâtre du Palais-Royal en 2017 — sous la direction d’Igor Mendjisky et Élise Roche. Un spectacle musical, populaire, tournant. Rien à voir avec Racine, et c’est le point : elle passe d’un registre à l’autre sans se spécialiser.

Ensuite Cyrano. Lazare Herson-Macarel monte Rostand avec sa Compagnie de la Jeunesse aimable : dix acteurs, deux musiciens, cinquante personnages, deux mille vers. Le projet est ouvertement conçu comme un manifeste sur le théâtre de troupe — Herson-Macarel revendique un « festin de mots, d’intelligence, d’énergie vitale ». Création en 2017, tournée, puis résidence au Théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes en novembre-décembre 2018, et reprise en tournée jusqu’en 2020.

Voukissa est de la distribution du début à la fin — trois saisons. Dans ce type de dispositif, chaque comédien incarne plusieurs personnages ; la performance individuelle disparaît volontairement dans le collectif. La critique d’Armelle Héliot, relayée par le théâtre, salue une troupe unie et homogène menée par un Cyrano solide. Le nom qui ressort partout est celui d’Eddie Chignara, rôle-titre. C’est le contrat implicite du théâtre de troupe : on y gagne trois ans de plateau et un métier, on n’y gagne pas un nom.

En 2019, elle joue Mesure pour mesure de Shakespeare dans l’adaptation d’Arnaud Anckaert (Théâtre du prisme), en tournée dans les Hauts-de-France et en Île-de-France. Précision que le CV ne donne pas : elle y alterne avec Amélia Ewu. La production a été bien reçue — un chroniqueur a jugé la distribution « épatante » —, mais les éloges nominatifs vont à Chloé André (Isabella), Maxime Guyon (Angelo) et Pierre-François Doireau (Lucio).

Dix ans de carrière, et toujours pas une ligne à son nom dans la presse.


2021 : Coupable, ou le moment où quelqu’un la regarde

Août 2021, Studio Marigny. Jérémie Lippmann — double Molière 2015 pour La Vénus à la fourrure — monte l’adaptation du thriller danois Den Skyldige de Gustav Möller. Richard Anconina, 68 ans, monte sur une scène de théâtre pour la première fois de sa vie.

Le dispositif est brutal : un homme seul, un standard téléphonique, une nuit. Anconina porte le spectacle presque intégralement. Une seule partenaire physique sur le plateau — Voukissa, en Major Zanetti, sa supérieure hiérarchique.

C’est le rôle le plus ingrat qui soit. Elle entre, elle sort, elle contredit, elle repart. Toute la tension dramatique repose sur l’autre. Et pourtant c’est ce rôle-là qui, enfin, la fait exister par écrit :

« Gaëlle Voukissa, qui incarne une policière qui va et vient dans la salle qu’occupe Pascal, avec force autorité. De son propre aveu, le rôle n’est pas facile mais elle le tient comme il se doit. » — Les Lettres de Lucie, juillet 2022

Un spectateur de la billetterie Carrefour, plus direct, écrit qu’elle « challenge » Anconina et lui répond toujours à propos. Sortiraparis, lui, ne la mentionne qu’entre parenthèses, comme « sa superviseuse ». Voilà le spectre exact de la reconnaissance d’un second rôle : de la parenthèse au compliment.

Le vrai document, c’est le portrait que Le Figaro lui consacre en septembre 2021 — le seul de sa carrière. Le journaliste la décrit devant le Théâtre Marigny en tenue de policière, faisant freiner les automobilistes. Anconina, interrogé, ne parle pas d’elle comme d’une partenaire mais comme d’une professeure : il dit avoir de la chance, souligne qu’elle vient du théâtre et qu’elle a beaucoup à lui apprendre, et rapporte ce qu’elle lui dit en coulisses :

« Ne t’inquiète pas Richard, c’est normal, d’être fatigué, de douter. »

C’est, à ce jour, la phrase la mieux documentée de Gaëlle Voukissa dans la presse française. Elle est adressée à quelqu’un d’autre, dans une loge, et elle porte sur le doute. On peut difficilement rêver résumé plus juste d’un métier passé à tenir le plateau pour les autres.

Coupable a joué plus de 200 fois devant plus de 100 000 spectateurs, entre le Studio Marigny, la tournée (Marseille, Courbevoie, Saint-Germain-en-Laye) et une dernière série en décembre 2022. Deux saisons face à un acteur de cinéma en apprentissage, six soirs par semaine. Aucun prix, aucune nomination.


2022 : le détour congolais

En parallèle, elle apparaît dans Mayouya de Claudia Yoka — une comédie congolaise sur une réalisatrice qui n’arrive pas à financer son film et se retrouve harcelée par son banquier. Le projet est militant dans sa forme même : Yoka, fondatrice de Clap Congo, revendique « un casting exemplaire et surtout panafricain » réunissant des acteurs du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Gabon, du Burkina Faso et du Congo.

Voukissa, dont le lari — langue du sud du Congo-Brazzaville — figure au rang des langues bilingues sur sa fiche d’agence, y retrouve une filiation. Le critique du Petit Septième, lors de la première canadienne au festival Vues d’Afrique en avril 2023, salue sa présence comme une belle surprise pour les connaisseurs du cinéma africain — mais qualifie son apparition de caméo.

Ici, une mise au point s’impose, parce que le CV est ambigu.

Le CV indique : « MAYOUYA — Claudia Yoka. Prix d’interprétation au festival international du film Dakhla au Maroc ». Vérification faite auprès d’Africiné, base de référence du cinéma africain : le Prix de la meilleure interprétation féminine du Dakhla Film Festival 2023 a été décerné à l’ensemble des actrices du film, pas à une comédienne en particulier. Claudia Yoka elle-même, en commentant une critique du film, écrit que Mayouya a remporté quatre prix et que « c’est le sujet et le jeu des acteurs qui ont été primés ».

La distinction est réelle. Elle est collective. Un article sérieux doit le dire — et un dossier de presse qui laisse planer le doute expose la comédienne à se le faire reprocher un jour.


2025-2026 : le seuil

Deux lignes récentes changent l’échelle du dossier.

Chien 51, de Cédric Jimenez. 42 millions d’euros, la plus grosse production française de 2025 après Dracula, présentée hors compétition à Venise en septembre, sortie le 15 octobre 2025. Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos, Louis Garrel, Romain Duris, Valeria Bruni Tedeschi. Voukissa y tient le rôle de la mère de Léo — un rôle de soutien, absent des listes de casting diffusées par la presse, présent au générique complet. Le film a divisé la critique (3,1/5 de moyenne presse sur AlloCiné ; Libération l’a jugé raté).

Marie-Line, incognito (titre de travail : Espionne), série TF1 en six épisodes de 52 minutes réalisée par Arnauld Mercadier, tournée dans le Cantal de juin à octobre 2025 — tournage interrompu plusieurs semaines après un accident de la route d’Isabelle Nanty. La série est en postproduction et n’a pas encore été diffusée.

Le détail qui vaut d’être noté : Isabelle Nanty, tête d’affiche de cette série, avait dirigé Gaëlle Voukissa au théâtre en 2013 dans Mango. Douze ans séparent les deux rencontres. Dans un métier où l’on est rappelé ou oublié, être recroisé par les mêmes personnes une décennie plus tard n’est pas anodin.


Ce que le dossier dit vraiment

Trois choses, sans complaisance.

1. La solidité n’est pas discutable. Racine chez Martinelli, Shakespeare chez Anckaert, Rostand chez Herson-Macarel, un thriller contemporain chez Lippmann, du spectacle musical chez Mendjisky, du cinéma de genre chez Jimenez. Cette amplitude est rare et elle ne s’invente pas. Le portrait du Figaro le formulait déjà en 2021 : à l’aise autant dans la comédie que dans la tragédie.

2. Le plafond n’a pas été franchi. Aucun premier rôle au théâtre. Aucun rôle récurrent identifié en télévision — Scènes de ménagesMunchDeux flics sur les docks sont des passages. Une seule interview de presse écrite en dix-sept ans. Un prix collectif présenté comme individuel. Ce n’est pas un jugement sur le talent : c’est la description de ce que l’industrie française fait aux comédiennes noires de quarante ans qui ne sont pas devenues des noms avant trente-cinq.

3. Le matériau manque, et c’est le vrai problème. Elle n’a presque jamais parlé publiquement. Deux entretiens filmés existent — un autour de Coupable avec Anconina, un dans l’émission Le Sac II Mak en 2022 — et rien d’autre. Une comédienne qui n’a pas de mots publics n’a pas de récit, et sans récit, chaque nouveau rôle repart de zéro.

C’est réparable. Cela ne se répare pas en enjolivant un CV. Cela se répare en la faisant parler.


Fiche expresse

NomGaëlle Voukissa
Née1985 (source : fiche Filmmakers)
FormationCours Florent (2006) ; Classe Libre, promotion dirigée par Jean-Pierre Garnier (2009)
AgentsLaurence Bagoë (Agence Laurence Bagoë, Paris) ; Isabelle Chapperon (Les 1D)
LanguesFrançais (maternelle), espagnol, lari. (Note : le CV indique « notions » en anglais et italien, la fiche d’agence en ligne indique « bilingue avec accent ». Cette contradiction devrait être arbitrée.)
SportsBoxe (bon niveau), athlétisme (intermédiaire)
Rôle marquant théâtreMajor Zanetti, Coupable, mise en scène Jérémie Lippmann (2021-2022)
Rôle marquant cinémaMère de Léo, Chien 51, Cédric Jimenez (2025)
DistinctionPrix de la meilleure interprétation féminine, Dakhla Film Festival 2023, décerné collectivement aux actrices de Mayouya
Absent du CVL’homme qui tombe d’après Don DeLillo, mise en scène Simon Mauclair, Théâtre de Châtillon, 7 janvier 2022

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